(Entre mise en garde, enjeu de confiance et question de l’autorité judiciaire)
Quand la parole publique enflamme le débat

Hier mardi 4 novembre 2025, la scène politique béninoise a connu un moment de haute tension verbale. Dans un entretien suivi par des milliers de citoyens, Patrice Talon, Président de la République, a pointé du doigt des prises de parole sur les réseaux sociaux qu’il estime dangereuses pour l’image du pays et pour l’attractivité des investissements, se prononçant sur la situation sociopolitique du pays. Ses propos, directs et sans concession, soulèvent autant d’interrogations sur la responsabilité politique que sur l’indépendance des institutions.
Par : Wilfrid Odjougbélè FACHINAN
« Il y a un monsieur qui fait les posts sur les réseaux sociaux, qui est un poulain du Président Yayi Boni… », a lancé le Chef de l’État, dénonçant un discours selon lui visant à dissuader les investisseurs : « …n’allez pas au Bénin, vous serez escroqués, vous serez broyés, vous serez mis en prison. Les béninois sont des voleurs… » Cette description, cinglante, met en lumière une double préoccupation : la première, économique, concerne l’impact de la communication sur la confiance des partenaires étrangers ; la seconde, civique, touche à la teneur du débat politique et au rôle des influenceurs numériques dans la formation de l’opinion publique.
À travers cet entretien, le Président Patrice Talon n’a pas seulement dénoncé des messages ; il a dressé une passerelle directe entre ces publications, leurs auteurs présumés et l’univers politique. « C’est un béninois qui est un proche du Président Boni Yayi qui dit de pareille chose… », a-t-il affirmé, avant d’ajouter, dans un ton presque incrédule, une question qui vise à interroger la loyauté à la nation : « Mais j’aurais voulu dire au Président dites lui d’arrêter parce qu’il ne porte pas préjudice à Talon. C’est le Bénin. Quand je vais partir, il dira quoi ? Allez le diable est parti allez-y investir ? »
Au-delà de la formule, la charge rhétorique révèle une angoisse réelle : celle d’un pays dont l’attractivité économique pourrait être fragilisée par des narratifs dépréciatifs, relayés et amplifiés par l’écosystème numérique. Dans un monde où l’information circule à la vitesse d’un clic, la réputation d’un territoire se construit — et se détruit — en temps réel.
Mais l’intervention présidentielle a pris une autre dimension quand elle a abordé la question judiciaire. Patrice Talon a évoqué une demande formulée, dit-il, par l’ancien chef de l’État : « Quand le Président Boni Yayi est venu me voir… il y a des web-activistes qui sont dans la même dynamique qui seraient en détention aujourd’hui. Le Président Yayi Boni m’a prié de faire quelque chose pour les libérer. » Le chef de l’État raconte alors un échange saisissant : confronté à la demande de libération, il répond qu’il « ne commande pas la justice », avant d’évoquer une promesse faite par son interlocuteur. Et de conclure, provocateur : « C’est alors que je lui ai dit donc vous êtes le commanditaire. »Formulée ainsi, l’allégation met le doigt sur un nœud sensible : la frontière entre pression politique, responsabilité morale et indépendance de la justice. En démocratie, la parole publique a force ; elle peut protéger comme elle peut fragiliser. Accuser un acteur politique — ancien président de surcroît — d’être « commanditaire » d’une stratégie de déstabilisation relève d’un terrain miné, où se croisent l’éthique politique, la présomption d’innocence et l’exigence de transparence.
Au sujet du débat suscité, deux lignes se dessinent. D’un côté, l’exécutif, préoccupé par la stabilité macroéconomique et la crédibilité internationale du Bénin, revendique le droit — et le devoir — d’alerter l’opinion sur des campagnes potentiellement nuisibles. De l’autre, le débat démocratique, qui inclut la critique et la contestation, trouve dans les réseaux sociaux un terrain d’expression inégalé : faut-il pour autant en restreindre le ton ? Et si des dérives existent, quelle réponse doit apporter l’État — la censure, la réponse judiciaire, la contre-communication ou l’ouverture d’un dialogue constructif ?Le Président Talon semble être gêné par l’image du pays mis à nu par des mots : « Quand je vais partir, il dira quoi ? » demande le Président. La phrase sonne comme une invitation à la responsabilité collective : au-delà des querelles personnelles, c’est le destin national qui se joue. Il y a dans ces mots une injonction à penser l’intérêt commun au-dessus des tactiques partisanes.Alors que la poussière des mots retombe, plusieurs appels se font entendre : appel à la sérénité, à la vigilance, mais aussi à la clarté des institutions. L’indépendance de la justice doit être respectée ; la liberté d’expression, préservée ; la science des entrepreneurs protégée. Et la jeunesse, surtout, est invitée à s’engager dans la construction d’un récit positif pour le pays, loin des invectives qui fragilisent.
La sortie d’hier soir éclaire la lanterne des Béninois : elle révèle des fractures, des peurs et des enjeux réels, tout en posant, crûment, la question du rôle des élites et des médias dans la sauvegarde de l’intérêt national. Reste à savoir si le débat qui s’ouvre dépassera les dénonciations pour atteindre la vérité des faits et la construction d’un horizon commun. Dans la tempête des mots, il appartient aux institutions et aux citoyens de préserver la grandeur de la chose publique.
